Il était une fois... ou pas.

Au programme : la littérature jeunesse un jeu d'enfant ?

DéFormater !
6 min ⋅ 03/02/2026

Bonjour,
Bienvenue dans cette nouvelle édition et aux nouveaux abonnés.
Je suis Valérie Van Oost, rédactrice et autrice, je pars, chaque mois, à la rencontre de ceux qui racontent et aiment les histoires. 

LA CONVERSATION

Il était une fois…

Ecrire pour les plus jeunes me paraît loin d’être un jeu d’enfant. Sans chercher la formule magique, j‘avais envie d’en savoir plus sur les spécificités de cette écriture. Avec Florence Médina, autrice multi primée pour les 8-12 ans et pour les ados, nous avons discuté de langage châtié et de gros mots, de prince pas charmant et de gladiateur, de morale et d’interjections sexistes.

Comment es-tu arrivée en littérature jeunesse ?
Florence Médina - Par hasard. J’imaginais qu’il était plus difficile d’écrire pour les enfants que pour les adultes. Je pensais qu’il fallait se mettre à niveau, que c’était hyper compliqué avec beaucoup de responsabilités… et que je n’en serais pas capable. J’ai rencontré une autrice jeunesse, Véronique Foz, qui est devenue une de mes meilleures amies et je me suis dit : « Pourquoi pas moi ? ». Mon premier texte était un feuilleton pour ma fille, vraiment pour m’amuser. Et, un jour, en discutant avec Véronique, une idée est passée devant moi, comme un avion, je l’ai chopée et c’est devenu mon premier roman publié en 2018, Direct du cœur

Tu écrivais déjà ?
Florence Médina - Oui et j’avais eu des touches avec des éditeurs, mais les projets n’aboutissaient pas. Puis j’ai connu une longue période de blocage après un stage de scénario où la formatrice m’a véritablement tyrannisée, me disant que ce que je faisais n’avait pas de sens. J’ai été bloquée pendant 14 ans. En 2013, en tombant sur un concours de nouvelles, j’ai retrouvé le goût de l’écriture, l’élan. Mais mon écriture n’est pas réapparue là où je l’avais laissée. Ce que j’ai écrit à partir de là était très différent.

Pourquoi te faisais-tu une montagne de la littérature jeunesse ?
Florence Médina - Je pensais qu’il fallait être pédagogue ou didactique, avoir une morale… En fait, pas du tout et tant mieux ! Je n’essaie ni de faire passer des messages, ni d’enseigner quelque chose. Je raconte une histoire, je me fais choper par un personnage, je le suis et, souvent, sur le chemin, comme dans une balade en forêt, il y a une patte d’oie, je choisis d’aller à droite ou à gauche et, selon le chemin choisi, on ne transporte pas les mêmes valeurs. Il y a toujours des choses qui se transmettent au passage, mais je ne pars pas avec l’idée de dire « le viol, c’est mal » par exemple ! 

Tu pars d’une thématique ?
Florence Médina - C’est le personnage qui vient me chercher. Si je n’ai pas le personnage, si je ne le tiens pas par la main, je n’arrive pas à écrire. Tant que je ne l’ai pas près de moi, l’histoire reste creuse. Mais si le personnage me parle, il m’emmène où il veut.

Comment surgit le personnage ?
Ni prince ni charmant est né d’une discussion avec ma fille à propos d’un garçon sur lequel des messages d’accusation circulaient. Il s’agissait d’un copain d’un garçon de la famille. Je lui ai demandé comment il prenait les accusations sur son ami. C’est parti de là. Le personnage de Tristan s’est imposé à moi. 
Pour les romans historiques, le point de départ est souvent une idée, une période ou la façon de se comporter à cette période qui m’intéressent, mais il faut que je trouve le personnage que j’ai envie de suivre pour soulever les lièvres sur l’époque. C’est le cas de Jeanne sur la place des filles dans La Tour de Jeanne.
Pour Marius et Sabinus : deux frères à Pompéi, j’ai découvert qu’il était possible que, sur deux frères, l’un soit né esclave et l’autre libre si la mère a été affranchie avant la naissance. Je me suis demandé ce qu’était un rapport de frères avec une telle différence l’un qui est un homme et l’autre qui a quasiment un statut d’animal. Après, j’ai fait de l’un d’eux un gladiateur parce que ça émoustille les enfants et les éditeurs !

Dans tes romans, tu abordes des thèmes engagés, avec des convictions fortes, un enfant résistant avec Charles, 1943, une fille qui se déguise en garçon pour travailler sur le chantier de la tour Eiffel avec La Tour de Jeanne
Florence Médina - C’est engagé malgré moi. Je n’ai pas l’impression, au quotidien, d’être hyper engagée, je ne vais pas en manif, par exemple. Mais quand j’écris, mes convictions passent dans le texte. 

Ecrire, c’est une forme d’action… Tu parlais de mettre un gladiateur pour émoustiller les éditeurs, il y a des contraintes ou un cahier des charges en jeunesse ?
Florence Médina - Pas au tout début. J’ai d’abord l’idée, l’envie, l’histoire et, en cours de route, je sais qu’il faut placer certains leviers. Parfois, il faut composer avec les désirs ou les freins des éditrices. J’essaie de faire ce que je veux. Sur mon prochain livre historique, il y a une scène un peu violente que j’essaie de traiter à hauteur d’enfants. Les lecteurs de cette collection ont entre 8 et 12 ans, j’essaie de ne rien leur cacher, mais je ne suis pas complaisante avec la violence. C’est un jeune policier qui se fait tirer dessus et qui meurt parce qu’on le soupçonne d’être collabo, ce qui n’est pas prouvé. Je ne veux pas supprimer cet épisode, il est vrai, et il est important dans l’endroit où je le place. Je mesure le discours, je fais gaffe à ce que je dis. Mais je ne veux me priver de rien. Les gamins de 8-12 ans ne sont pas naïfs, ils voient des trucs bien pires à la télé. Je veux être attentive à ne pas les violenter, mais je ne veux pas édulcorer.

Et dans le vocabulaire utilisé ? 
Florence Médina - Mes romans ados sont souvent à la première personne, je me permets un langage plus relâché, avec des grossièretés, quitte à en gommer par moi-même parce que je jure comme un charretier ! Mes romans historiques, pour les 8-12, sont dans un registre assez soutenu, plus châtié. 
Parfois, les éditrices me disent « "étrennes", ils ne vont pas connaître ». Je réponds que je m’en fiche ! Je refuse d’enlever des mots comme "canopée" ou "aviser". Soit ils chercheront, soit ils comprendront en lisant la suite. J’ai des retours de parents et de profs qui trouvent que c’est bien qu’il y ait des mots inconnus.
En revanche, ce qui est drôle, c’est le rapport aux gros mots des jeunes. Pendant les rencontres parfois, ils se disent choqués de voir un gros mot dans un livre ! À un moment, Charles [Charles, 1943] dit « merde, merde, merde ». Je leur demande s’ils verraient Charles, dans cette situation, dire « flûte, flûte, flûte ». Il y a de la vie dans le livre ! Parfois les ados sont outrés par un "putain”. Alors qu’ils disent bien pire. Pour eux, le livre est sacré, il faut mettre les négations, pas de gros mots…

Il y a eu cette affaire, pour le bac de Français l’an dernier, une écrivaine injuriée et harcelée sur les réseaux sociaux, parce que son texte était trop difficile ! Qu’est-ce que tu leur dis aux gamins ?

Florence Médina - Oui, Sylvie Germain ! Quand ils me disent que mon texte est compliqué, je leur réponds qu’il m’arrive de ne pas tout comprendre quand je lis. Ce n’est pas grave. Ça fait partie du jeu. Si vraiment je m’ennuie avec un livre, je le laisse. Parfois je cherche à comprendre et je m’accroche. Tous les livres ne sont pas pour tout le monde. Ce n’est pas une question de difficulté et d’intelligence. En tous les cas, il est hors de question que je m’inflige de baisser mon niveau lexical.
Par contre, j’ai eu des problèmes de lexique. Avec des interjections sexistes notamment. Il s’agissait d’insultes lancées par un personnage. Il y a une différence entre le narrateur et le personnage qui parle. 
Comment dépeint-on un personnage raciste, homophobe ou sexiste sans mettre des mots racistes ou sexistes dans sa bouche ? Comment fait-on pour montrer ces gens, si on ne les montre pas tels qu’ils sont.
En revanche, il y a des remarques avec lesquelles je tombe d’accord avec les éditrices. Par exemple, dans Charles, 1943, le personnage joue aux Indiens. Le mot "Indien” est devenu problématique, surtout au Québec, et je n’en avais pas conscience. Dans Jeanne, j’avais écrit "Peau-rouge”. On m’a demandé de changer. Je me suis renseignée et j’ai compris que c’était très infamant pour les personnes concernées. En revanche, je ne peux pas placer dans la bouche d’un homme du peuple du XIXe siècle l’expression "première nation” ou peuple autochtone” ! Je remplace donc pas le nom de la tribu.

Face à la baisse de la lecture, tu te sens une mission de faire lire les jeunes ?
Florence Médina - Non, je ne suis pas en croisade. Les profs et les bibliothécaires sont un maillon essentiel de la chaîne. Sans eux, je n’existerais pas. Moi, je raconte des histoires, après on s’en empare ou pas. Mais un des trucs les plus fabuleux, c’est quand un parent ou un prof vient me voir en disant : « C’est le premier livre qu’il a lu en entier et il en demande d’autres ». Là, je me dis que le paradis est ouvert pour moi. Mais je ne pense pas à ça quand j’écris ! Je pense à ma pomme, à me faire plaisir !

Tu as envie de passer à la littérature adulte un jour ?
Florence Médina - Je viens de terminer un roman, j’ai pu expérimenter des choses que je n’avais jamais faites. C’est une opportunité qui s’est présentée, mais je ne cours pas après ce Graal. La littérature jeunesse est de la littérature tout court ! Cette année, en salon, un auteur me demande ce que j’écris, et une fois que je lui ai dit que je suis autrice jeunesse, il me dit à son tour : « moi, je suis en littérature », sous-entendu adulte. J’ai répondu, « moi aussi, je suis en littérature ». J’aime ce que je fais et je m’éclate.


Florence en quelques mots

Après un tour dans le théâtre, Florence est devenue interprète en LSF (langue des signes française). Autrice d’une quinzaine d’ouvrages jeunesse dont le multi primé Charles, 1943La Tour de Jeanne, prix du roman historique jeunesse de Blois, Ni Prince ni Charmant, prix littéraire des lycées professionnels. Son actualité : Perchés en avril prochain pour les adolescents.

À ÉCOUTER

Je vous invite à entrer dans Nos maisons vendredi 6 février à 9h (puis en replay) sur le podcast de La Guilde des Plumes. J’interviewerai Loïse Lyonnet qui explore dans son premier ouvrage la notion de "chez soi" à partir du témoignage de 30 architectes, artistes contemporains, designers, écrivains, cinéastes. 
Plume freelance, conférencière et fondatrice du média en ligne
Culture au cœur, elle a publié Nos maisons aux éditions Saint Libéral, un bel objet hybride entre l’essai et le recueil de portraits.

C’est cadeau…

« Lire un livre, c’est être disposé à changer d’avis. C’est pourquoi je soutiens que la catégorie de littérature enfantine n’a aucun sens. Il n’y a que des bons et des mauvais romans.» - Joann Sfar


A propos de moi

🪶 Plume tout-terrain, j’aide les entreprises à se démarquer et à toucher leur audience avec des formats éditoriaux longs, informatifs ou narratifs (newsletters, portraits, récits, livres d’entreprise…). Accédez à mon site professionnel ici.
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DéFormater !

Par Valérie Van Oost

Je ne peux pas m’empêcher de faire des interviews (j’ai un passif de journaliste). Je suis fascinée par les inventeurs d’histoires, les créateurs de récits (sous toutes les formes surtout celles que je ne sais pas fabriquer). Je sais à quel point ce travail est exaltant et difficile (moment d’ego et d’auto-congratulation : j’écris aussi des romans). 

Bref, j’ai envie, avec cette newsletter, de partir à la rencontre des artisans de la narration et de partager nos conversations. 

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