Kessel

Quand l'écriture se met en marche

Au programme : marcher pour écrire et quelques autres nouvelles.

DéFormater !
5 min ⋅ 07/07/2026

Bonjour,
Bienvenue dans cette nouvelle édition et aux nouveaux abonnés.
Je suis Valérie Van Oost, plume et autrice, je pars, chaque mois, à la rencontre de ceux qui racontent et aiment les histoires. 

LA CONVERSATION

Lignes de crête

J’ai rencontré Patrice Ponza sur les stands de notre éditeur commun, le temps de quelques salons du livre. Marcheur-écrivant, il a relié l’Adriatique à la Méditerranée par la Via Alpina. Un périple de 2 200 km et le Mont-Blanc pour point culminant. Pas à pas, il en fait un récit : Via Alpina, mes Alpes intérieures
J’avais envie de cheminer avec lui sur la façon dont les mots prennent corps en marchant. 

Écrire et marcher étaient indissociables pour cette traversée ?
Patrice Ponza - Je n'avais pas l'intention de les séparer. Le but était d'expérimenter la marche et de la retranscrire à l'écrit.
En marchant, il y a une mécanique qui se met en œuvre qui permet de gérer ses émotions. On ressent des choses, on les accueille, certaines disparaissent. Le fait d'écrire est l'occasion de mettre un cadre, une forme, un peu de matière dans ce qu'on ressent. 

Comment l’écriture est-elle arrivée dans la marche ou inversement ?
Patrice Ponza - L'écriture est arrivée quand j'étais berger. Je terminais mes journées de garde pendant lesquelles je marchais, je m'ennuyais et j'écrivais le soir. Ensuite, quand je me suis mis à marcher, j'écrivais le soir ou des semaines plus tard ce qui me restait de mes itinérances. Avec la Via Alpina, j'ai souhaité ne plus laisser passer ce que je ressentais sur l'instant. C'est la raison pour laquelle j'ai écrit tous les soirs et pendant la journée.

Tu t'arrêtais pour écrire ?

Patrice Ponza - Oui, j'ai voulu ne rien laisser disparaître. Avant, quand des idées me venaient, je me disais que je les coucherais sur papier le soir - ce qui, une fois sur deux, était raté parce que je ne m'en rappelais plus. Là, chaque fois qu'une idée me venait, un ressenti, je le notais. C’est cette matière-là qui m'a permis d'écrire ce récit. Un récit très incarné dans l'instant.
Le soir, je retravaillais mes textes d'une manière un peu plus littéraire. Je les ai repris en totalité quand je suis rentré, non pas en les modifiant, mais en les retravaillant, en les faisant parfois évoluer par rapport à ce que j'avais ressenti tout au long de l'expédition. Et puis, de ce retour et du retravail sont nés de nouveaux textes.

Tu sortais ton carnet n’importe où ?
Patrice Ponza - Ça allait plus loin. Je les enregistrais. Je me posais là où je m’arrêtais. La plupart du temps, je n'enlevais même pas mon sac, je dictais ce qui me passait par la tête. Les phrases mûrissent en marchant. Un mot me vient, puis deux, et j'ai besoin de sauvegarder ces mots qui sont des idées, qui retranscrivent des ressentis. Une fois que le mot a donné lieu à une phrase, j'ai besoin de la poser pour ne pas la perdre. 

Pendant la marche, la pensée filait seule ou elle était orientée vers l'objectif d’écrire ?
Patrice Ponza - Elle n'était pas orientée vers l'objectif d'écrire quelque chose. Pour autant, j'ai une pensée qui est très vivante, j'étais donc très attentif à ne pas rater ce qui me traversait l’esprit. Et, comme à chaque fois que je marche, il se passe plein de choses dans ma tête, je le retranscrivais.

C'est quoi, justement, l'effet de la marche sur la pensée ?
Patrice Ponza - J’en parle dans certains textes qui ont été écrits quand je suis rentré parce que ça me semblait plus clair. Si je dois symboliser ce qui se passe quand on marche, c'est un peu comme un caillou abîmé que tu mets dans un torrent très agité. Tu imagines une pierre avec des creux, des aspérités, des reliefs, des bosses, une pierre à même d’accrocher la vivacité de l'eau. Si on revenait, un siècle après l’avoir déposée, la pierre se serait déplacée, mais elle serait toujours là. Elle aurait changé de forme. Travaillée par l'usure, par le temps, par l'eau qui l'a polie toutes ces années, elle a trouvé une forme plus arrondie, plus douce. C'est ce qui se passe avec soi quand on marche : nos aspérités, nos reliefs finissent, non pas par disparaître, mais par trouver une forme plus juste, plus douce. Ça permet aux agitations de la vie de passer, non pas à l'intérieur de nous ou de nous déplacer d'une manière violente, mais de nous faire à peine chalouper. 
C'est cette usure qui intervient dans la répétition de la marche. Ce qui est assez étonnant. Je suis quelqu'un qui a l'esprit très agité, je fais partie de ces gens qui sont dans l'incapacité de méditer.

Tu ne peux pas rester immobile…
Patrice Ponza - Impossible même dans des conditions idéales pour entreprendre une méditation. Mon cerveau ne veut pas, il est en permanence en train de penser et je n'arrive pas à le canaliser. J'ai besoin d'un outil pour arriver à atteindre un état de méditation. Chez moi, c'est le mouvement. Quand je marche, grâce à la mécanique de mon corps, grâce à la fatigue, et je vais même aller plus loin, grâce à l'épuisement, je suis en alerte sur tous les ressentis : les odeurs, le climat, l'environnement, le relief. 
Comme si, sans mon autorisation, mon esprit finissait par se concentrer sur mon corps pour l'aider à continuer. Quelque chose se passe alors : je m'absente de moi-même. Je reste très conscient, mais je me retrouve dans un état qui se rapproche de ce que je lis sur la méditation. C'est en répétant cette mécanique quotidienne qu'au bout du chemin — au bout de l'itinérance, il n'y a pas vraiment de destination —, après quelques semaines, quelques mois, on finit par se rendre compte que l'esprit se déleste de tout l'inutile et se concentre sur l'instant présent. Comme si plus rien n'avait d'importance si ce n'est ce moment.

En fonction de l'état d'épuisement, des éléments extérieurs qui peuvent atteindre le corps, ton écriture prenait des tonalités différentes ? 
Patrice Ponza - Je ne m'en suis pas vraiment rendu compte, mais certaines personnes m'ont témoigné l’avoir ressenti dans l'évolution du récit. Un début plus sombre et une fin plus lumineuse, moins chargée d'amertume, comme si cette fameuse pierre avait fini par se polir un peu. Alors que je n’avais pas cette impression en écrivant ou en relisant.
Effectivement, au moment de terminer, quand je m'approchais de la Méditerranée, je n'avais plus envie que ça s'arrête. Je ne voulais plus rentrer parce que j'étais bien dans cette itinérance. Je marchais seul, mais j'étais très libre. Comme je le dis dans le livre, j'étais libre d'écrire ces mots doux sur ce qui a pu être des pages un peu plus sombres de ma vie. Je ne me sentais pas jugé. Je me sentais accueilli par la nature, par l'environnement. Tout était plus léger. 

Dans le choix même des mots, tu sentais des différences d'un moment à l’autre ?
Patrice Ponza - Ils évoluent au rythme de ce que je ressens. Il m’est arrivé, un jour en Suisse, de faire une ascension extrêmement rugueuse et épuisante le matin sous la pluie, et de terminer avec un climat qui a changé, un ciel qui s'est ouvert, un crépuscule très beau. Je me retrouve à poser des mots en fin de journée qui sont à l'opposé ce ceux du matin. Mais ce ne sont pas les mots qui ont changé, c'est moi.
Je suis passé par des ressentis très contrastés. Les textes pouvaient être un jour très noirs parce qu'il fait mauvais, parce que ça fait trois semaines qu'il pleut, puis le lendemain, pour une belle rencontre ou un joli paysage, un émerveillement passager, les mots étaient plus doux et plus ensoleillés.

À ton retour, ces textes écrits comme dans un état de conscience modifiée sont une découverte ? 

Patrice Ponza - Quand j'ai repris tous mes textes, cela a réveillé en moi des souvenirs émotionnels et des ressentis. J’étais très étonné de les retrouver. C'est ce que j’ai aimé et qui m'a inspiré pour les retravailler.
Mais ce qui m'a le plus surpris, c'est qu’à la fin du retravail sur mes textes, j’avais envie d'aller marcher. 
Je ne regrette pas le fait d'avoir écrit au quotidien, chose que je n'avais jamais faite avant, puis d'avoir retravaillé les textes après. À titre personnel, ça m'a permis de ne quasiment rien perdre des sensations et des pensées pendant la traversée. D'autre part, ça m'a permis de vraiment donner une forme, une consistance à ce que j'ai vécu et de le regarder avec du recul. J’ai pu comprendre certaines mécaniques de pensée, de ressenti ou de réaction, et de prendre conscience, avec plus d’acuité, que tout est impermanent. 

Et tu ne pourrais pas écrire sans ce mouvement, dans la nature ?
Patrice Ponza - Je ne saurais pas te répondre. J'ai toujours écrit, mais cette traversée avec l’écriture de ce livre a amplifié cela. J'écris davantage, pas de récits ou des histoires, plutôt des quatrains, des textes courts. Quand j'écris, c'est toujours lié à ce que je ressens sur un instant, sur un moment. Mon écriture est nourrie par la marche parce qu’elle génère des ressentis et les ressentis entraînent l'écriture.


Patrice en quelques mots…

Après ses études et une première vie de journaliste, Patrice fait un tour du monde en vélo. Puis, il devient directeur d’une alliance française au Cameroun, chef d’entreprise, berger, marcheur-écrivant. Via Alpina, mes Alpes intérieure est son premier récit illustré de ses photos. Il prépare une traversée de plus de 4000 km de la Nouvelle-Zélande.

© Adrien Noat


… et quelques suggestions

Des livres - J’aime lire les expériences d'itinérance. Évidemment, Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson. J'ai beaucoup aimé À l'écoute du silence de Stéphanie Bodet. J’ai trouvé inspirante l'expérience de ce pas de côté, de cette connexion à la nature en solo.
Un texte très marquant dans mon parcours de vie est le récit de Jon Krakauer. En 1997, il s'appelait Jusqu'au bout de la solitude et est devenu Into the Wild avec le film.
Un artiste - Richard Long a travaillé toute sa vie sur la trace qu'on laisse en marchant. Il marche, se retourne et prend des photos de ce qu'il y a derrière. Il n'y a rien, en fait. On rejoint, avec cette vision artistique, l'idée même de notre propre impermanence.


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Le résumé ?

Kathy fuit dans les séries télé un quotidien étriqué. Aussi fascinée par Mafiosa que par les caïds, cette surveillante de prison est placée en garde à vue au commissariat d’Aix-en-Provence. Avocate commis d’office, Laure se camoufle sous un fond de teint parfait et s’enferre dans une vie bourgeoise dont elle a imaginé le scénario.

Leur confrontation va révéler leurs mensonges, leurs manques et leurs désirs. Mais peut-on s’évader d’une histoire construite sur des illusions ?

En librairie en septembre

Une bonne nouvelle ! Dans les deux sens du terme.
Finaliste du Prix Hemingway, ma nouvelle, A corps perdu, sera publiée, en compagnie d’une dizaine d’autres lauréates, dans le recueil à paraitre à la rentrée aux éditions Au diable Vauvert.
Titre du recueil : Pourquoi les coquelicots poussent dans les arènes, du nom de la nouvelle primée signée Mathilde Deyries. Intrigant, non ?


C’est cadeau…

« Si tu n’arrives pas à penser, marche ; si tu penses trop, marche ; si tu penses mal, marche encore. » - Jean Giono 


A propos de moi

🪶 Plume tout-terrain, j’aide les entreprises à se démarquer et à toucher leur audience avec des formats éditoriaux longs, informatifs ou narratifs (newsletters, portraits, récits, livres d’entreprise…). Accédez à mon site professionnel ici.
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DéFormater !

Par Valérie Van Oost

Je ne peux pas m’empêcher de faire des interviews (j’ai un passif de journaliste). Je suis fascinée par les inventeurs d’histoires, les créateurs de récits (sous toutes les formes surtout celles que je ne sais pas fabriquer). Je sais à quel point ce travail est exaltant et difficile (moment d’ego et d’auto-congratulation : j’écris aussi des romans). 

Bref, j’ai envie, avec cette newsletter, de partir à la rencontre des artisans de la narration et de partager nos conversations. 

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