Kessel

Traduire, est-ce réécrire ?

Au programme : faire oeuvre de traduction + au bonheur des ateliers d’écriture

DéFormater !
6 min ⋅ 06/10/2026

Bonjour,
Bienvenue dans l’automne et cette nouvelle édition. Merci aux nouveaux abonnés et à ceux qui me lisent. Je suis Valérie Van Oost, plume et autrice, je pars, chaque mois, à la rencontre de ceux qui racontent et aiment les histoires. 

LA CONVERSATION

Ecrire avec la voix d’un autre

Je n’ai pas la chance de lire dans une autre langue que le français. Aussi suis-je fascinée par le travail de traduction littéraire et les horizons qu’il nous ouvre. Rosalind Elland-Goldsmith, traductrice jeunesse et autrice, m’a expliqué un métier où l'on compose avec la voix d'un autre. Utiliser le tutoiement ou le vouvoiement, transformer la métrique de rimes anglaises en alexandrins… ou comment ne pas être lost in translation.

C’est l’amour de la langue, d’une littérature ou de l’écriture qui vous a amené à la traduction ?
Rosalind Elland-Goldsmith - C’est d’abord l’amour de la lecture, et en particulier de la lecture quand j’étais enfant. Je suis franco-anglaise, j’ai grandi dans un foyer bilingue, j’ai eu accès aux deux littératures. J’ai fait des études de littérature comparée plutôt sur le plan de la recherche, notamment en travaillant sur la littérature jeunesse. Parallèlement, je me suis formée à l’édition. On m’a rapidement proposé des traductions. Je n’ai pas fait d’études de traductologie, mais j’ai la chance immense d’avoir en moi cette richesse qu’est le bilinguisme. 

Quels sont vos souvenirs d’enfance de lectures anglaises et françaises ?
Rosalind Elland-Goldsmith - Mon père me lisait des histoires en anglais, des albums, des nursery rhymes, des romans. Il m’a lu jusqu’à tard des histoires. J’ai même eu des Club des cinq qui m’étaient lus le soir. Il y a tous les Roald Dahl, évidemment. Ma mère me lisait aussi des histoires, en français, puis je me suis plongée moi-même dans la comtesse de Ségur. J’ai navigué dans les classiques, de la littérature anglo-saxonne et de la littérature française, comme beaucoup d’enfants de ma génération. Cela m’a engagée à devenir une lectrice plutôt assidue.

Je comprends qu’on lise tardivement des histoires. J’ai adoré lire des histoires à mes enfants…
Rosalind Elland-Goldsmith – Moi aussi. J’ai lu tout Harry Potter à haute voix à ma fille. En prenant un très grand plaisir à ça.

Pour revenir au travail de traduction, quand un livre arrive, comment vous lancez-vous dans sa traduction ? Vous le lisez en entier ? Vous le découvrez en traduisant ? 
Rosalind Elland-Goldsmith – Je les lis certains ouvrages avant de les traduire, pour d’autres, je me lance dedans. Parfois parce qu’il n’y a pas énormément de temps pour traduire l’ouvrage. Pour un ouvrage qui va être travaillé par une forme de suspense, quelque chose d’assez haletant, j’ai aussi envie d’être dans une position de lectrice en même temps que celle de traductrice. Et surtout, je traduis vite, je dirais presque au kilomètre. Après, je passe beaucoup de temps à de multiples relectures. Je préfère donc rentrer rapidement dans un roman et ensuite le redécouvrir une fois que je l’ai traduit. 

Pour les albums, c’est différent, parce que c’est beaucoup plus court, et parce que ceux qu’on me confie sont assez poétiques, il y a une très grande cohérence, à l’échelle du texte et dans le rapport texte-image. Il faut souvent avoir une vue sur l’ensemble de l’ouvrage pour en saisir pleinement le sens et la portée, la construction, pour pouvoir ensuite le traduire. 

Pour le roman, c’est un fonctionnement d’écrivain avec un premier jet que vous allez maintes fois retravailler.
Rosalind Elland-Goldsmith - Je fais un très rapide premier jet. Je traduis sans me relire, au fil de la lecture pratiquement, et ensuite je prévois de très nombreuses relectures, qui sont un moment que j’apprécie beaucoup. Finalement, simplement taper le texte en français, c’est une partie un peu laborieuse, mais j’ai le plaisir de découvrir l’ouvrage. Et après, il y a un gros travail de reprise, qui permet aussi de prendre un peu de recul, de distance vis-à-vis du texte. Je trouve que c’est indispensable en traduction.

Et comment vous emparez-vous de la voix de l’auteur ? J’imagine que dans le premier jet, il est difficile de trouver sa voix.
Rosalind Elland-Goldsmith - Pour les ouvrages que je n’ai pas lus au préalable, cela va être chemin faisant. Je prends beaucoup de notes en écrivant. Par exemple, sur quelque chose que j’avais traduit au début d’une certaine façon et qui, en fait, ne va pas tout à fait coller. On peut avoir des questions, vraiment très basiques : est-ce qu’on va traduire par un tutoiement ou un vouvoiement ? On a besoin d’avancer un tout petit peu dans le texte pour comprendre quelle est la relation d’un personnage à l’autre. Mais je pense qu’on sent assez bien, assez rapidement, où on se trouve quand les livres sont bons. 

Ce qui me paraît magique dans votre travail, c’est de faire exister le rythme, les silences, au-delà des mots… 
Rosalind Elland-Goldsmith - Ce à quoi je vais avoir affaire, c’est souvent une certaine musicalité. Par exemple, j’ai eu à me confronter à des romans versifiés en langue anglaise. Parfois fortement, c’est-à-dire avec une métrique régulière, en rimes. Il faut énormément travailler les jeux de sonorités, la musicalité, le rythme, à l’échelle d’un roman entier. J’ai traduit deux romans pour le Seuil Jeunesse d’un auteur canadien, Robert Paul Weston, qui sont d’excellents romans. Ils sont très drôles, bourrés d’humour et, en plus, sont un tour de force. C’est un auteur qui arrive à produire de longs romans intégralement versifiés. Ce sont des textes que j’ai travaillés de manière monomaniaque, exclusivement centrée sur ces textes-là, à faire des associations d’idées pour trouver un équivalent français. Je l’ai traduit en alexandrins, ce n’est pas la métrique anglaise, mais c’est le vers canonique du français. 
J’ai aussi une très grande confiance dans les ressources de la langue française. Pour ce qu’on ne peut pas immédiatement traduire de l’anglais, qui ne paraît pas évident, je vais me plonger en moi-même, et, par association, je vais tester des choses. Et je sais que le français va m’offrir à un moment une bonne solution.

Avec un auteur, comme Robert Paul Weston, où il y a ce gros travail de style, est-ce que vous en discutez ?
Rosalind Elland-Goldsmith - J’ai très rarement des relations avec les auteurs. C’est arrivé qu’un auteur me contacte, c’est souvent un petit mot une fois que le livre est sorti pour me remercier. Il se trouve que j’ai dû contacter cet auteur-là parce que, dans le deuxième roman que j’ai traduit, c’est incroyable, mais vrai, il manquait un vers à la fin d’une page dans la version américaine. Ça déréglait absolument tout. Cela lui a permis de faire un retour sur sa propre VO. C’est le type d’échanges assez féconds, finalement, qu’on peut avoir. Mais c’est quand même très rare.

J’imaginais que l’auteur désirait aussi avoir un regard…
Rosalind Elland-Goldsmith - Certains éditeurs soumettent les textes. Je traduis une série d’albums pour les éditions Kaléidoscope, Oscar et Albert, l’auteur anglais, Chris Naylor-Ballesteros est installé en France et parle très bien français. C’est donc dans une grande relation de confiance. Parfois il fait des propositions. C’est très ouvert, mais c’est par l’intermédiaire de mon éditrice.

Vous écrivez aussi. Vous avez l’impression de vous effacer derrière une traduction ? 
Rosalind Elland-Goldsmith – Ce n’est pas une question que je me pose. Je m’empare simplement du texte à ma manière. Je vais évidemment essayer de proposer un reflet de la voix de l’auteur en français. 
En tant qu’autrice, je travaille quasi exclusivement sur des projets de commande. J’écris notamment la série Martine, que je n’ai pas créée. J’écris avec mes moyens, mes ressources, mes références, ma propre voix. Mais là aussi, je me situe dans la continuité d’un travail d’auteur.

Sachant que le mot effacement n’est pas dans un sens négatif, mais plus dans la capacité à se couler dans la voix.
Rosalind Elland-Goldsmith - Je pense le faire de manière assez intuitive et spontanée. Je ne peux pas dire que j’ai à lutter énormément contre moi. J’écris de la manière qui me correspond, il se trouve que ça fait écho à ce que je lis. On se rencontre comme ça.

C’est une rencontre, c’est ça. Il y a de nouvelles traductions qui sont publiées pour des livres déjà traduits. J’ai entendu parler de joutes de traduction organisées par l’association des traducteurs littéraires. La différence de traduction correspond à des styles différents, des approches différentes, ou des époques ?
Rosalind Elland-Goldsmith - Je n’ai jamais participé à ces joutes de traduction, mais j’imagine combien des versions peuvent être différentes en fonction des traducteurs. C’est intéressant de comprendre à quoi ça tient.

J’ai recherché l’incipit d’Albert Camus, « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ». Il y avait plusieurs traductions. En 1946 : « Mother died today. Or, maybe, yesterday ». En 2012 : « My mother died today. Or maybe yesterday, I don’t know ».
Je me suis demandé si ça venait d’une époque, de ses usages de langage, de la vision du monde à un moment.
Rosalind Elland-Goldsmith - C’est d’autant plus marqué, je pense en littérature jeunesse. C’est une langue qu’on adresse aux enfants, elle a beaucoup évolué. Pendant longtemps, il a plutôt été question d’adresser des textes qui avaient peu ou prou une valeur éducative : la belle langue, une belle syntaxe, parfois un peu au détriment d’une langue plus naturelle, plus orale. Aujourd’hui, c’est assez différent, ça va dépendre des textes et des maisons d’édition. Mais, quand on compare une traduction des années 50 et le même texte traduit, ou révisé dans sa traduction, 40 ans ou 50 ans plus tard, on n’a pas du tout la même chose. On ne s’adresse pas aux enfants de la même manière. 

Justement, vous avez écrit de nouveaux Martine. Je trouvais que c’était intéressant de voir, cette « traduction » dans une langue plus moderne. Est-ce que c’est ça, finalement ? 
Rosalind Elland-Goldsmith – Les créateurs de Martine laissent une œuvre considérable, constituée de 60 albums classiques. Mon travail est de perpétuer leur œuvre, sans forcément me fondre dans leur style. Sachant que Martine avait un illustrateur, Marcel Marlier, et un auteur, Gilbert Delahaye. Marcel Marlier a souhaité qu’après sa mort, on ne crée pas de nouvelles images de Martine. J’ai une première contrainte qui est importante : je ne peux concevoir de nouveaux albums qu’avec des images existantes. Je vais proposer de nouvelles histoires, un texte complètement nouveau, ce n’est pas l’adaptation d’anciens albums qui seraient remaniés au goût du jour. L’idée est de proposer une nouvelle histoire qui émerge de moi, mais qui est aussi porteuse de toute l’histoire de Martine, de ma connaissance de celle-ci, avec des images qui proviennent d’un vivier existant.

Qu’avez-vous gardé du style existant ? 
Rosalind Elland-Goldsmith - J’ai conservé l’esprit. Martine est une petite fille intéressante, intemporelle, qui peut être d’aujourd’hui. C’est l’aventure au coin de la rue. Contrairement à beaucoup de personnages de littérature jeunesse aujourd’hui, elle n’a pas des pouvoirs magiques. C’est un personnage auquel tous les enfants peuvent s’identifier, qui est autonome. On a eu tendance à dire qu’elle était ringarde par certains aspects, elle était le reflet de son époque, mais c’est un personnage très indépendant, qui explore des sports, des univers, qui est curieuse et assez émancipée en fait. Elle circule, elle est en lien avec l’extérieur. C’est ce que je conserve. Après, le style, l’écriture, c’est moi. À aucun moment, on ne me demande d’écrire à leur manière, et je ne m’y contrains pas non plus. 


Rosalind en quelques mots…

Franco-anglaise, Rosalind Elland-Goldsmith traduit de l'anglais de la littérature jeunesse, de l'album au roman ado. Ses prochaines publications, côté traduction : Une journée sans école et Débordé ! d’Oliver Jeffers (Kaleidoscope), Mon tout dernier Roméo de Kelly McCaughrain (en novembre chez Casterman). Côté écriture : Martine dans le Nord sortira en mai chez Casterman.


© Benjamin Turquier

Et aussi…

Passer de l’autre côté de la consigne

J'ai participé à de nombreux ateliers d'écriture, comme on va au sport, pour le plaisir, pour s'aérer le cerveau, pour muscler ma plume. J’aime l'adrénaline du moment où tombe la consigne (mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir écrire ?), l’élan qu’elle provoque et qui m’étonne toujours 

J’adore l’énergie du collectif, les contraintes créatives et la découverte des univers des autres participants.

Une autrice et animatrice d’atelier d’écriture m’avait raconté qu’entre deux projets, elle aimait participer à son tour, pour tester des terrains d’écriture qui la bousculent un peu. 

La semaine dernière, je suis passée de l’autre côté en me formant à la conception et à l’animation d’ateliers d’écriture créative.

Deux jours de formation avec Elsa Pellegri du Labo des histoires à La fontaine o livres.

Deux journées riches, avec une double posture : être tour à tour participante et animatrice, éprouver une consigne et en créer.

Pourquoi je me suis lancée ? Pour mes clients, j'utilise déjà ces outils dans des workshops. Et parce que j'ai envie de partager le plaisir et la puissance de l’écriture auprès de publics empêchés ou fragilisés : en milieu carcéral et auprès de femmes en situation de vulnérabilité.


C’est cadeau…

« Le traducteur est un écrivain privilégié qui a l’opportunité de réécrire des chefs-d’œuvre dans sa propre langue. » - Javier Marías


A propos de moi

🪶 Plume tout-terrain, j’aide les entreprises à se démarquer et à toucher leur audience avec des formats éditoriaux longs, informatifs ou narratifs (newsletters, portraits, récits, livres d’entreprise…). Accédez à mon site professionnel ici.
📚Ecrivaine, je vous invite à découvrir mes livres ici.


Merci d’avoir lu ce numéro de DéFormater !

🥰 Vous aimez ? Partagez cette newsletter ! 🙏
🔜 Vous trépignez d’impatience dans l’attente du prochain numéro ? Vous pouvez lire les anciens
📫 Vous voulez échanger ? J’attends vos petits mots dans ma messagerie : valerie.vanoost@gmail.com
#️⃣ On se suit ? Retrouvons-nous sur LinkedIn ou Instagram

Bonne rentrée, on se retrouve le 3 novembre !

DéFormater !

Par Valérie Van Oost

Je ne peux pas m’empêcher de faire des interviews (j’ai un passif de journaliste). Je suis fascinée par les inventeurs d’histoires, les créateurs de récits (sous toutes les formes surtout celles que je ne sais pas fabriquer). Je sais à quel point ce travail est exaltant et difficile (moment d’ego et d’auto-congratulation : j’écris aussi des romans). 

Bref, j’ai envie, avec cette newsletter, de partir à la rencontre des artisans de la narration et de partager nos conversations. 

Entre deux newsletters, retrouvons-nous sur Instagram et LinkedIn. A bientôt !